17

À la station de métro Cardinal-Lemoine, Auger prit un billet et se mêla à la foule. C’était l’heure de pointe. À Paris, en ce temps-là, les gens prenaient le déjeuner très au sérieux, et ça ne leur faisait pas peur de traverser la moitié de la ville pour retrouver un collègue, un ami ou une maîtresse dans un café, une brasserie ou un restaurant. Ne sachant pas si on l’avait ou non suivie depuis l’hôtel de la rue Émile-Zola, Auger profita de la cohue pour compliquer la tâche à ses éventuels poursuivants : elle joua des coudes dans la foule, grimpa et descendit quatre à quatre des escaliers et des escalators dans l’espoir de les semer. Elle finit par déboucher sur le quai, et laissa partir une première rame sans monter dedans. Après son départ, la station n’était pas tout à fait déserte. Il y avait là des gens qui semblaient ne rien avoir de mieux à faire que de traîner sur un quai de métro, indifférents au passage des rames et à la précipitation des autres voyageurs. Un jeune homme en veston à carreaux et casquette lisait un journal de courses, un mégot au coin des lèvres. Une jeune femme replète mais jolie se regardait dans un petit miroir de cuivre en faisant la bouche en cul-de-poule.

Auger regarda à nouveau sa montre, impatiente de passer à la suite de son programme. Pas tout à fait midi ; l’électricité n’était donc pas encore coupée dans les rails d’alimentation. Elle serrait son sac à main contre elle, observant le lent déferlement des nouveaux passagers dans la station. Elle se rapprocha du bout du quai et regarda les rails qui s’enfonçaient dans l’obscurité du tunnel. À midi moins une, elle les vit briller, éclairés par les lumières d’un train, à l’autre bout de la station, et une rame arriva dans un vacarme de freins et de roues. Elle regarda à nouveau sa montre, impatiente de la voir repartir. Il n’aurait plus manqué qu’elle reste immobilisée dans le tunnel, entre la station et la porte secrète !

La rame repartit et disparut. Il était quasiment midi. Quelques passagers arrivèrent encore sur le quai, et la grande aiguille de sa montre lui indiqua qu’il était temps d’y aller. Elle ne nota pas de modification visible de l’état des rails, mais elle ne se voyait pas les toucher pour s’assurer qu’Aveling avait fait son boulot. Elle le saurait bien assez tôt.

Elle agit très vite, descendit à toute allure les quatre marches qui menaient dans le tunnel.

Quelqu’un poussa un cri. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, juste le temps de voir l’homme au journal de courses tendre la main vers elle, son mégot tomber de ses lèvres, et la jeune fille rondouillarde baisser son miroir de poche pour voir d’où provenait tout ce ramdam. Mais Auger avait déjà disparu dans l’obscurité du tunnel, longeant au plus près le mur à sa gauche et évitant le rail à sa droite. Après avoir parcouru quelques mètres dans le tunnel, elle sut que personne ne pouvait plus la voir. Malheureusement, elle n’y voyait pas grand-chose non plus, et elle n’avait plus les lumières de la station pour se guider. Le dos collé au mur en guise de repère, elle avançait latéralement, le plus vite possible, dans les ténèbres, en essayant de ne pas penser aux souris et aux rats qui détalaient sans doute sous ses pieds, et encore moins au voltage mortel qui pouvait encore courir dans les rails. Elle avait près d’une centaine de mètres à parcourir, en moins de deux minutes.

Quelque chose brillait dans le noir, devant elle : une lumière rouge sang, très vague, mais qui se déplaçait. Le métro aurait dû arriver dans son dos, pas face à elle. L’espace d’un horrible moment, elle pensa que c’était un train qui fonçait sur elle, puis elle procéda à une espèce de rétablissement mental et comprit que quelqu’un braquait une torche dans sa direction, plus loin dans le tunnel.

— Vite, Auger ! appela une voix. Le jus va revenir dans trente secondes, et les trains vont se remettre à circuler !

— Aveling ?

— Continuez à avancer, répondit la voix. Nous avons très peu de temps !

— Je crois qu’un homme m’a vue entrer dans le tunnel…

— Ne vous en faites pas pour ça ! Dépêchez-vous !

Comme elle poursuivait son avance, la lumière rouge se fit progressivement plus vive. Elle commença à distinguer les contours d’une forme noire accroupie près du mur. Aveling. Elle l’aurait cru plus près ; les voix portaient très loin dans le tunnel.

— Magnez-vous, Auger ! souffla-t-il.

— Je fais ce que je peux !

— D’accord. Tâchez de ne pas vous casser la figure, les rails sont de nouveau électrifiés…

— Vous n’aviez pas besoin de me le dire…

— Vous avez la marchandise ?

— Oui, dit-elle entre ses dents. J’ai tout.

Elle distinguait plus nettement la silhouette à la torche, puis, comme sa vue s’habituait peu à peu à l’obscurité, elle crut voir une faille dans le mur, non loin de lui.

— Dépêchez-vous ! Il y a une traction sur la ligne !

— Ce qui veut dire ?

— Que les trains se sont remis en marche ! C’est l’heure de pointe, ils n’ont pas intérêt à perdre trop de temps…

Auger distingua enfin le visage d’Aveling.

— Je vois une rame entrer dans la station Cardinal-Lemoine ! lança celui-ci.

— Voilà, j’arrive !

— Les trains repartent. Grouillez-vous, Auger ! On ne peut pas rester là éternellement…

Elle parcourut les derniers mètres presque en courant, au risque de chuter et de heurter un rail. Sans ménagement, Aveling poussa Auger dans l’ouverture, droit dans les ténèbres qui se trouvaient au-delà. Le grincement de la rame en approche s’accrut, amplifié par les parois du tunnel.

— Aidez-moi, dit-il. Il faut qu’on referme cette porte…

Il guida ses mains sur le vieux panneau de bois et elle poussa dessus. La porte reprit sa place en grinçant, obstruant les lumières de la rame qui filait dans le noir.

— C’était moins une ! dit Aveling.

— Vous pensez que des gens nous ont vus, dans la rame ?

— Non. Aucune chance.

— Et le type, sur le quai ?

Elle le lui décrivit rapidement.

— Ne vous en faites pas pour lui. Probablement un de ces petits escrocs qui passent leurs journées dans les stations à la recherche d’un pigeon. Il ne risque pas d’aller trouver les autorités.

Il éteignit la torche rouge et en alluma aussitôt une autre, blanche, plus vive. Auger cligna des yeux, aveuglée, et reconnut le goulet étroit, crasseux, de la galerie d’accès.

— Je vous le redemande : vous avez ce que vous étiez venue chercher ?

— Oui, dit-elle avec lassitude. Je vous l’ai déjà dit.

— Parfait. Je commençais à avoir peur que vous ne meniez pas la mission à bien. Je suis content de voir que vous avez décidé d’agir raisonnablement. Allez, Auger, donnez-moi les papiers.

— Ils sont en sécurité dans mon sac…

— Je vous dis de me les donner !

Avant qu’elle ait eu le temps de protester, il lui arracha son sac et braqua sa torche sur la liasse de papiers.

— Ça n’a pas l’air très impressionnant, comme ça, hein ? Pas à la hauteur du mal que vous vous êtes donné…

Il prit les documents et lui rendit son sac.

Elle pensa à Susan White et à ses soupçons : il devait y avoir quelqu’un dans l’équipe à qui on ne pouvait pas se fier. Et si c’était lui ? Enfin, tant qu’elle ne perdait pas les documents de vue, il ne pouvait rien leur arriver. Elle n’avait qu’à veiller à ce qu’il les remette bien à Caliskan.

— Je ne sais pas ce qui se passe au juste, Aveling. Et je ne suis même pas sûre d’avoir envie de le savoir. Finissons-en, d’accord ?

— Vous ne pourrez pas repartir tout de suite. Nous avons encore des problèmes avec le lien.

Une nouvelle rame passa dans le tunnel tout proche, et les vibrations firent tomber un peu de la crasse accumulée sur la voûte de la galerie.

— Et les problèmes temporaires dont vous disiez qu’ils devaient être maintenant réglés ?

— Ils se sont révélés un peu moins temporaires que nous ne l’espérions.

Aveling s’arrêta et promena le rayon de la torche devant eux, le long de la courbe du boyau.

Auger le vit froncer les sourcils.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.

— Rien. J’ai juste cru entendre un bruit.

— Probablement l’un de vos gars à l’embouchure du portail, suggéra Auger.

Aveling ouvrit la fermeture à glissière de son blouson et fourra les documents à l’intérieur.

— Allez. On y va.

Elle ne put faire autrement que de remarquer qu’il avait tiré un automatique de son blouson en même temps qu’il y cachait les papiers. L’arme, de fabrication T2, brillait d’un bleu huileux à la lumière de la torche.

— J’ai vu bouger quelque chose, dit tout à coup Auger, d’une voix réduite à un murmure.

Le rayon de la torche sautillait devant eux comme un animal agité.

— Quoi ? Où ça ?

— Dans le tunnel. Il y a quelqu’un, là-bas, accroupi le long du mur.

Elle retint son souffle et ajouta :

— On aurait dit un enfant.

— Un enfant ? Ne dites pas de bêtises !

— Un gosse aurait facilement pu descendre ici.

Aveling secoua la tête, mais elle vit qu’il était ébranlé. Elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle n’avait pas aimé sa précédente équipée dans ce tunnel, et celle-ci ne lui plaisait pas davantage.

— Il y a quelqu’un ? appela Aveling. Quelqu’un du portail ? Barton… C’est vous ?

— Ce n’était pas Barton, répondit Auger. Ni Skellsgard, d’ailleurs.

Aveling tira un coup de semonce. Le canon de l’automatique cracha une flamme orange dans le noir, et la balle s’écrasa dans la roche, à une dizaine de mètres d’eux. Les échos de la détonation se répercutèrent pendant quelques instants dans le tunnel, puis il n’y eut plus que le silence et le bruit de leur propre respiration.

— Et merde ! lâcha Aveling.

— Vous avez vu quelque chose ?

— Il me semble. Mais c’est peut-être vous qui m’avez influencé.

— Vous aviez entendu du bruit avant que je voie l’enfant, objecta Auger.

— J’ai bien cru voir quelque chose, moi aussi, dit-il, l’air beaucoup moins sûr de lui tout à coup.

— Un enfant ?

— Ce n’était pas un enfant. Ou si c’en était un, il aurait été terriblement…

Elle le plaqua au mur sans lui laisser le temps de finir sa phrase.

— Il y a un problème, dit-elle dans un sifflement. Et vous le savez.

— Nous avons vu des ombres, c’est tout.

— Je sais ce que j’ai vu. Ce n’était pas mon imagination…

Soudain, le rayon de la torche tomba sur une masse allongée par terre, dix ou douze mètres plus loin, dans le tunnel.

— Regardez, fit Aveling. C’est un corps.

Il était trop grand pour qu’il s’agisse d’un enfant.

— Ça doit être Barton, dit Auger, avec un mélange de désespoir et de fatalisme. Pour moi, c’est Barton, et il est mort.

— Impossible, dit Aveling.

Il se dégagea et s’avança, la lumière de la torche rebondissant dans le tunnel, devant lui. Il s’agenouilla à côté du cadavre et l’inspecta, le pistolet dans une main, la torche dans l’autre.

— C’est moche, marmonna-t-il.

Auger s’obligea à le rejoindre. De près, le doute n’était plus permis : c’était bien Barton. Aveling balaya le cadavre avec le faisceau de sa torche, s’attardant sur des impacts de balles groupés au niveau de la poitrine. Il devait bien y en avoir une vingtaine, autant de cratères lunaires, très rapprochés, presque superposés, comme s’ils avaient été tirés en rafale, et de très près. Ses doigts étaient encore mollement passés autour de la crosse d’un pistolet. Auger le prit. La main du mort était encore tiède.

— Fichons le camp…, commença-t-elle.

Elle vit le bras d’Aveling tressauter alors qu’il tirait deux nouveaux coups de feu dans le noir. À la lueur des détonations, Auger vit une petite silhouette pas plus grande qu’une poupée détaler le long de la paroi grossière du tunnel : une créature de la taille d’un enfant, vêtue d’une robe rouge, mais le visage aperçu à l’instant de l’éclair n’était pas celui d’un enfant ; c’était un masque féroce, ratatiné : moitié harpie, moitié goule, avec un sourire maléfique dévoilant des dents noires, pointues. Elle braqua le lourd automatique en direction des ténèbres, appuya sur la détente… et n’entendit qu’un déclic. Se maudissant pour sa bêtise, elle chercha le cran de sécurité à tâtons et essaya à nouveau de tirer, mais Barton avait dû déjà vider le chargeur.

— Nous sommes dans une sacrée panade, fit Aveling.

Il se releva en gardant les genoux fléchis et essaya de s’écarter du corps.

— Cette fois, je suis sûre de ce que j’ai vu, dit Auger, sans lâcher son arme. On aurait dit un enfant… Mais quand j’ai vu son visage…

— Ce n’était pas un enfant, lâcha Aveling.

— Et vous vous y attendiez, n’est-ce pas ?

— Quel esprit de déduction !

Si inutile que ce fût, elle ne put s’empêcher de lui enfoncer le canon de son arme vide dans les côtes.

— Vous allez parler, espèce de porc !

Ce n’était pas le mot qu’elle avait en tête, mais, stressée comme elle l’était, « porc » était le pire qu’elle avait réussi à trouver.

— L’enfant vient de T1, n’est-ce pas ?

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Le fait que, quoi que ce soit, ça n’a rien à faire ici. Maintenant, dites-moi ce que vous savez !

— C’est une unité d’infiltration IN, répondit lourdement Aveling.

Il balaya les parois avec le faisceau de sa torche, mais il n’y avait pas trace de l’enfant.

— Un quoi ?

— Oh, ça va, Auger ! Vous n’avez sûrement pas oublié la sale petite guerre dont on n’aime plus parler aujourd’hui ? Contre nos amis des États fédérés ?

— Quel rapport ?

— Ils ont lâché leurs enfants sur nous. L’Infanterie néotène. Des machines à tuer génétiquement modifiées, clonées, programmées psychologiquement, packagées pour ressembler à des enfants !

Elle ne put s’empêcher d’être troublée par l’horreur qu’elle percevait dans sa voix. Il devait en falloir un paquet pour impressionner un gaillard de la trempe d’Aveling.

— Vous les avez combattus ? demanda-t-elle.

— J’ai engagé le combat, à plusieurs reprises. Ce n’est pas pareil. Pas toujours. Ces petites créatures perverses avaient le don de s’insinuer dans des espaces que nous croyions sécurisés, où elles pouvaient rester tapies pendant des semaines, réussissant à survivre sans boire, sans manger… sans faire un bruit, attendant comme des serpents enroulés sur eux-mêmes, dans un état presque comateux… Jusqu’à ce qu’elles bondissent.

Sa respiration devint hoquetante alors qu’il replongeait dans ses souvenirs.

— Des saloperies, difficiles à tuer. Rapides, coriaces, résistantes aux blessures… Un seuil de la douleur qui passe toutes les limites, un instinct de conservation extrêmement affûté… et en même temps radicalement prêtes à mourir pour remplir leur mission. Même quand nous savions parfaitement à quoi nous avions affaire, même quand nous les tenions dans notre ligne de mire… il nous était quasiment impossible de leur tirer dessus. On aurait dit des enfants, vous comprenez. Nous luttions contre quatre milliards d’années d’évolution qui nous interdisaient de presser la détente.

— Des bébés de guerre… dit Auger. C’est bien comme ça qu’on les appelait, non ?

— Vous n’avez donc pas oublié votre histoire, fit-il d’un ton moqueur qui n’arrivait pas à masquer sa trouille.

Elle repensa à Cassandra, la Slasher qui s’était fait passer pour une adolescente pendant la mission qui lui avait valu de se retrouver dans ce merdier, au départ. L’Infanterie néotène était une étape vers l’émergence de factions entières de Slashers pas plus grands que des enfants. Mais personne n’avait envie d’en parler, et surtout pas les Slashers.

— Je me rappelle que c’était un cul-de-sac génétique. Ils n’ont pas bien marché. Ils étaient mentalement instables, et ne tenaient pas le coup longtemps.

— C’étaient des armes, répondit Aveling. Conçues avec une obsolescence programmée.

— Sauf que personne n’a plus vu de bébés de guerre depuis vingt ou trente ans. Je vous en prie, Aveling, dites-moi ce que celui-ci fait dans un tunnel, sous Paris, sur T2…

— Je vous laisse imaginer ça toute seule, Auger. Les Slashers sont là. Ils ont pris pied sur T2.

Tout à coup, elle se sentit glacée, terrifiée… et très loin de chez elle.

— Il faut qu’on remonte à la surface.

— Non, trancha Aveling en recouvrant un peu de son calme. Nous devons arriver au portail. Le portail ne doit absolument pas être mis en péril.

— En péril ? S’ils sont là, en péril, il l’est déjà. Comment, sans ça, seraient-ils arrivés ?

Aveling s’apprêtait à répondre, quand il sembla soudain en proie à des problèmes d’élocution. Il émit une sorte de toux glaireuse et retomba lourdement contre Auger en lâchant sa torche et son arme. Auger inspira brutalement et retint un cri. Ç’aurait été une réaction humaine normale – l’homme qui se trouvait juste à côté d’elle venait de se faire tuer, après tout –, mais elle réussit, elle n’aurait su dire comment, en se concentrant sur l’action à entreprendre plutôt que sur le sentiment de panique qui menaçait de la submerger, à récupérer la torche et à troquer l’automatique inutilisable de Barton contre celui d’Aveling.

Toujours accroupie, elle balaya le tunnel avec sa torche, le faisceau tombant soudain sur l’enfant plaqué contre le mur. La lumière le paralysa un instant, figeant son affreuse parodie de visage ratatiné, ses lèvres exsangues, fripées, encadrant un sourire démoniaque plein de vieux chicots noirs.

Il leva une main décharnée qui tenait quelque chose qui ressemblait à une arme. Auger fit feu la première et vit se dessiner sur la face difforme un rictus de souffrance et de surprise mêlées. L’enfant tomba en tas au pied de la paroi, crachotant et sifflant.

Son instinct hurlait à Auger de repartir en courant comme elle était venue, de regagner la lumière du jour. Elle ne savait pas combien de ces créatures il y avait dans le tunnel. Mais elle voulait voir de plus près ce qu’elle avait blessé, ou tué.

Elle se rapprocha, son arme pesant lourdement dans sa main, en espérant qu’il restait au moins une balle dans le chargeur, et priant pour ne pas avoir à le vérifier. Les piaulements stridents de l’enfant s’estompaient, se réduisant à un gémissement étouffé, presque rythmique.

Elle flanqua un coup de pied dans son arme et s’agenouilla auprès de lui. Sa perruque noire avait glissé, dévoilant un crâne chauve, livide, ridé et criblé de taches de vieillesse. De près, à la lumière implacable de la torche, son visage n’était que plis flasques et furoncles infectés. On eût dit du caoutchouc décomposé sous une couche craquelée de maquillage coulant. Il avait des yeux jaunes, larmoyants. Ses dents étaient des chicots noirs, pourris, derrière lesquels la masse enflée d’une langue infecte bougeait comme un monstre prisonnier, tentant de former des sons cohérents entre deux gémissements sifflants. Il répandait une puanteur renversante qui évoquait les poubelles d’une cuisine de collectivité en période de grève des éboueurs.

— Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda Auger.

— Vous… n’avez pas besoin… de le savoir, répondit l’enfant, entre deux râles rauques.

— Je sais ce que vous êtes. Une abomination militaire, une arme qui aurait dû être anéantie il y a des dizaines d’années. La question est : pourquoi ne l’avez-vous pas été ?

Des gorgées de fluide se répandaient à travers les créneaux béants de la bouche édentée.

— On a eu… de la chance, répondit l’enfant dans un gargouillis qui pouvait être un lent râle d’agonie aussi bien qu’un rire sardonique.

— Vous appelez ça de la chance ? demanda Auger en indiquant, d’un mouvement de menton, le cratère qu’elle lui avait ouvert dans l’estomac.

— J’ai… fait… ce pour quoi j’avais été mis là, répondit l’enfant. C’est pas de la chance, ça ?

Ce furent ses dernières paroles. Sa tête bascula subitement en arrière et ses yeux se figèrent dans leurs orbites. Auger chercha son arme à tâtons dans le noir. Elle s’attendait à un automatique, un objet fabriqué sur T2, au moins, mais sa forme lui parut étrange, bizarre. Elle se leva, glissa l’arme de l’enfant dans son sac et recula.

Elle entendit des bruits derrière elle : des frottements, des grattements fébriles. Elle promena rapidement sa torche autour d’elle, s’attendant à voir des rats, mais le pinceau lumineux découvrit un garçon et une fille accroupis à côté du corps d’Aveling. Ils fouillaient dans ses vêtements. Ils levèrent les yeux vers la lumière qui tombait sur eux et poussèrent un sifflement hargneux.

— Reculez ! dit-elle en pointant son automatique vers eux. J’ai déjà tué l’un des vôtres, et je vous tuerai aussi si vous m’y obligez !

Le gamin lui montra les crocs tout en tirant la liasse de documents du blouson d’Aveling. Il était complètement chauve et on aurait dit un vieillard miniature.

— Merci, dit-il d’un air mauvais. On ne voudrait pas que ça tombe entre de mauvaises mains, hein ?

— Lâche ces papiers, ordonna Auger.

La fille montra les dents à son tour. Elle tenait à la main un objet qui lança un reflet métallique. Elle le brandit dans la direction d’Auger, mais celle-ci fit à nouveau feu en premier, trois coups, l’automatique dansant dans sa main. Le garçon siffla et lâcha les papiers. La fille gronda et récupéra les documents à terre, mais, alors que la lumière de la torche tombait sur elle, Auger vit qu’elle l’avait touchée.

— Lâche les papiers ! répéta-t-elle.

La fille sortit du cercle de lumière. Le garçon gémissait, palpant un trou sanglant, en forme d’étoile, à la cuisse. Ses mouvements avaient quelque chose de canin, d’horrible, comme s’il ne comprenait pas tout à fait ce qui lui arrivait. Il essaya de se relever, mais sa jambe estropiée fléchit sous son poids, se repliant d’une manière pour laquelle elle n’avait pas été conçue. Le garçon poussa un cri strident, douleur et colère mêlées. Il passa la main à l’intérieur de son petit blazer d’écolier, tenta d’en sortir un objet métallique. Auger tira à nouveau, droit dans la poitrine.

Il cessa de bouger.

Elle balaya le tunnel avec le faisceau de sa torche, mais la fille avait disparu. Choquée, le souffle court, Auger courut à tâtons jusqu’à l’endroit où elle s’était trouvée et repéra une tache claire, sur le sol. Elle se pencha, reconnut l’un des documents de Susan White. La fille n’avait apparemment rien lâché d’autre. Auger fourra le papier dans sa veste, en notant mentalement de l’examiner plus tard – si elle vivait assez longtemps pour ça. Elle retourna auprès du gamin, constata qu’il était mort, fit de même pour Aveling.

Entendant des mouvements, plus loin dans la galerie, elle s’accroupit, son arme à bout de bras, et essaya de localiser la source du bruit avec sa torche.

— Auger ? fit une voix de femme, faible et rauque.

— Qui est là ?

— Skellsgard. Grâce au ciel, vous êtes encore en vie !

Une petite silhouette sortit des ténèbres en s’appuyant à la paroi du tunnel. Elle marchait avec raideur, l’une de ses jambes, visible à travers les lambeaux de son pantalon, réduite à une masse sanglante, de la texture du steak haché. Auger étouffa un hoquet de surprise. Elle baissa le canon de l’automatique mais ne le rangea pas.

— Vous êtes dans un sale état…

— J’ai eu du bol, rectifia Skellsgard avec un froncement de sourcils de défi. Ils ont cru que j’étais morte. S’ils avaient eu le moindre doute, ils auraient fini le boulot, nettement et sans bavure.

— Restez où vous êtes. Il faut qu’on vous ramène au portail.

— Le portail n’est pas sûr.

— Il sera sûrement moins dangereux que ce tunnel.

Auger se redressa de toute sa taille et rejoignit rapidement la blessée. Skellsgard avait arraché l’une de ses manches et s’en était fait un garrot improvisé, en haut de la cuisse, juste en dessous de l’aine.

— Et merde ! Dans quel état ils vous ont mise, fit Auger.

— Et encore, j’ai eu de la chance, répéta son amie d’une voix râpeuse, qui fit à Auger l’effet de deux feuilles de papier de verre frottées l’une sur l’autre. Je saignais beaucoup, mais je ne pense pas qu’un organe vital ait été touché…

— Vous avez besoin d’aide, et pas du genre que vous pourrez recevoir sur T2. Ils étaient combien, à votre avis ? poursuivit Auger en regardant autour d’elle.

— Ils étaient trois.

— D’accord. J’en ai tué deux. Le troisième a réussi à s’échapper.

Auger remit le cran de sûreté de l’automatique et le glissa dans la ceinture de sa jupe. Il lui rentrait durement dans la chair, mais elle voulait pouvoir s’en saisir rapidement en cas de besoin.

— Là, appuyez-vous sur moi… On est loin de la censure ?

— Une cinquantaine de mètres. Par là, fit-elle en renvoyant vaguement la tête en arrière.

— Vous y arriverez ?

— En tout cas, je vais essayer, répondit Skellsgard en faisant porter son poids sur Auger.

Elles commencèrent à avancer, lentement, les mouvements de Skellsgard réduits à de petits bonds façon soubresauts. Auger ne voulait pas penser à la douleur que devait lui causer sa jambe déchiquetée.

— Dites-moi ce qui s’est passé, demanda-t-elle. Je veux tout savoir.

— Je ne peux vous dire que ce que je sais. Qu’est-ce qu’Aveling vous a dit ?

— À peu près rien, répondit Auger. Pourtant, il en savait manifestement plus long que moi. J’ai eu nettement l’impression qu’il était au courant de la présence des éléments slashers ici.

— Nous avions des soupçons, de fait, fit Skellsgard. Mais c’est la première fois qu’on en a la preuve irréfutable.

— Vous avez une hypothèse concernant la façon dont ils sont arrivés ici ?

— Il n’y a qu’un moyen d’arriver à T2, répondit Skellsgard. Nous en sommes sûrs. C’est notre portail, et nous en avons le contrôle absolu depuis que nous l’avons rouvert. Tout ce qui est étranger à T2 n’a pu arriver que par là, et a dû passer la censure.

— C’est ce qu’on m’a dit, répondit Auger. Mais ça n’a pas arrêté ces… ces choses.

— Les bébés de guerre sont des armes biotechnologiques. Ils n’ont rien de mécanique. La censure n’avait pas de raison de les rejeter. Je peux comprendre qu’ils aient réussi à passer, d’une façon ou d’une autre.

— Récemment ?

— Non, répondit Skellsgard. Encore une fois, ces… gamins n’ont eu aucune possibilité de passer depuis que nous dirigeons le portail. Des agents slashers ont dû infiltrer nos services de sécurité, peut-être même se faire passer pour des Threshers. Mais les enfants ? On s’en serait aperçus.

— Ils sont pourtant arrivés, d’une façon ou d’une autre. Si le portail est le seul point d’accès, c’est par là qu’ils sont entrés.

— Alors il n’y a qu’une explication, dit Skellsgard.

Elle s’arrêta et resta un moment les yeux clos, avant de reprendre la parole :

— Comme ils n’ont pas pu emprunter le portail alors qu’il était sous notre contrôle, la seule possibilité est qu’ils sont passés avant.

Son visage se crispa et des larmes perlèrent à ses yeux. Auger comprit qu’elle tentait d’encaisser le choc.

— Avant ? Mais quand ? demanda-t-elle doucement.

— Mars est sous notre contrôle depuis près de vingt-trois ans, depuis l’armistice. Il n’y a que deux ans que nous avons découvert le portail, mais ça ne veut pas dire pour autant que quelqu’un aurait pu l’utiliser secrètement pendant toutes ces années. Nous l’aurions remarqué. Rien que la chute de tension électrique exigée pour maintenir le portail ouvert…

— Il faut pourtant croire que quelqu’un l’a fait.

— Auquel cas, ça a dû se produire il y a plus de vingt-trois ans. Juste avant l’armistice, quand Mars et ses lunes étaient sous l’autorité des Slashers. Ça n’a pas duré très longtemps… dix-huit mois environ.

— Vous voulez dire que ces bébés de guerre seraient à Paris depuis vingt-trois ans ?!

— C’est la seule explication que je voie. N’importe quel agent slasher sur T2 serait resté échoué ici à partir du moment où Mars nous a été rendu. En réalité, ça expliquerait bien des choses. Les bébés de guerre étaient stériles, et il n’avait jamais été prévu qu’ils vivent vieux.

— Aveling a parlé d’obsolescence programmée…

— Ils étaient censés être « déclassés » et retirés de la circulation avant d’entrer en décrépitude. Vous allez adorer ces euphémismes slashers. Mais ces bébés de guerre sont restés à vieillir là, tout seuls dans leur coin. C’est pour ça qu’ils ressemblent à ce que vous avez vu.

— Et qu’est-ce qu’ils ont fait pendant tout ce temps ?

— Ça, c’est une bonne question.

— Vous pouvez repartir ? demanda Auger. Je pense que nous ferions mieux d’y aller.

Skellsgard grommela un acquiescement et reprit son avance sautillante.

— Nous avons perdu le contrôle de Susan White, dit-elle entre deux souffles hachés, et l’une des explications possibles était qu’elle travaillait pour l’ennemi. Mais la connaissant, je doute que ce soit le cas.

— Je ne le crois pas non plus.

— Je pense plutôt qu’elle avait compris, au moins en partie, ce qui se passait ici, entre autres qu’il y avait déjà une présence slasher sur T2.

— Elle en a parlé à Caliskan ?

— Non, fit Skellsgard en secouant la tête. Elle devait avoir peur de se trahir. Elle ne travaillait sûrement pas pour l’ennemi, mais elle avait peut-être des doutes à propos d’un membre de l’équipe.

— Je suis plus ou moins arrivée à la même conclusion, dit prudemment Auger.

— Vraiment ?

— Oui. Pourquoi faire appel à moi pour cette mission, sinon parce qu’elle se méfiait des gens de l’intérieur ?

— Vous avez probablement raison.

— Ça veut dire qu’il va falloir que je décide à qui je peux me fier. Avec Aveling et Barton, la question ne se pose plus. Il n’y a plus que vous, Maurya.

— Et ?

— Je ne sais pas ce que Susan pensait de vous. Pour le meilleur ou pour le pire, je pense que je n’ai pas le choix ; je dois vous faire confiance.

— Eh bien, quel enthousiasme !

— Pardon. Je ne voulais pas que ça ait l’air aussi négatif. Sauf que ça ne fait plus guère de différence, maintenant que les documents ont disparu.

— Vous y avez jeté un coup d’œil, j’imagine ?

— J’ai à peine eu le temps de les parcourir, répondit Auger.

— C’est mieux que rien. Au moins, vous avez une idée de ce qui a justifié qu’on tue pour s’en emparer. Si nous pouvons rapporter ces informations à Caliskan, il pourra peut-être reconstituer le puzzle.

— Et si le problème est justement Caliskan ?

— Toutes les lettres de Susan lui étaient adressées, répondit Skellsgard. Jusqu’à la fin. Ça veut dire qu’elle avait encore confiance en lui, même si elle soupçonnait le reste du monde.

— Peut-être. Enfin, il faut bien partir de quelque part. Mais on peut lui faire passer un message ? Aveling m’a dit qu’il y avait des problèmes avec le lien.

— Il y a toujours des problème, répondit Skellsgard. C’est juste que c’est devenu pire depuis votre arrivée. Vous avez entendu parler du merdier qui se prépare chez nous ?

— Aveling m’a dit que la Fédération fomentait des troubles.

— C’est pire que ça. On a une guerre civile en bonne et due forme dans l’espace fédéré, entre les modérés et les agresseurs. Personne ne peut dire qui va l’emporter dans la mêlée. En attendant, les agresseurs déplacent leurs possessions dans les profondeurs d’un autre système, dans la sphère des EUPT.

— Ce qui constitue une déclaration de guerre, non ?

— Ce serait le cas si les EUPT n’avaient pas une telle peur de rendre les coups. Pour le moment, nos politiciens se contentent de pousser les hauts cris et d’espérer que les modérés vont serrer la bride aux agresseurs.

— Et ?

— Si ça arrive, je vous conseille d’être bien gentille.

— Je m’en fais pour mes enfants, Maurya. Il faut que je rentre. Que je m’occupe d’eux. Si les agresseurs vont jusqu’à Tanglewood…

— Tout ira bien. Nous avons eu des nouvelles de votre ex, juste avant que le lien ne débloque. Il voulait que vous sachiez qu’il avait mis vos enfants en sûreté.

— Il a intérêt, répondit Auger.

— Enfin, mon petit, il voulait juste vous rassurer. Laissez-lui au moins ça.

Auger l’ignora.

— Parlez-moi du lien. Quel est le problème, au juste ?

— Le problème, c’est que nos amis de la Fédération sont un peu trop près de Mars pour notre tranquillité. Ils connaissent la technologie du lien, bien sûr. Ils ont déjà les capteurs pour détecter et localiser les portails actifs. S’ils ont vent de l’existence d’un lien autour de Mars, ils vont le chercher. Nous devons donc le faire fonctionner aussi discrètement que possible, et c’est pour ça qu’il y a des défaillances.

— Ils doivent être déjà au courant. Comment, sans ça, les enfants seraient-ils arrivés ici ?

— Mais quand nous leur avons repris Phobos, rien n’indiquait qu’ils avaient découvert le portail.

— Peut-être que c’était ce qu’ils voulaient vous faire croire, dit Auger.

Elles étaient arrivées à la lourde porte de fer qui menait à la chambre de la censure. Elle était entrebâillée, et un rai de lumière jaune, malsain, filtrait de l’intérieur.

— Elle est comme je l’ai laissée, observa Skellsgard.

— Mieux vaut faire attention quand même. Attendez-moi un instant.

Auger appuya Skellsgard contre le mur et tira l’automatique de sa ceinture en priant pour qu’il y ait encore au moins une balle dans le chargeur. Elle se faufila dans l’ouverture et balaya les coins de la pièce avec son arme.

Pas d’enfants. Pas d’enfants visibles, du moins.

Elle aida Skellsgard à entrer dans la pièce, puis claqua la porte d’acier. Ensemble, elles refermèrent la lourde serrure. La porte ne pouvait être déverrouillée que de l’intérieur.

— Comment ça va ? demanda Auger.

— Pas très bien. Je crois que je devrais desserrer le garrot…

— On va vous faire passer la censure d’abord.

La barrière jaune vif de la censure était la seule source de lumière de la pièce. Auger la voyait vibrer lorsqu’elle la regardait du coin de l’œil, mais quand elle la regardait en face, elle semblait rigoureusement fixe. Fondu dans la roche qui l’entourait, le cadre de la machine avait l’air intact, aussi antique et extraterrestre que la dernière fois qu’elle l’avait vu.

— Je vais passer la première et voir ce qui se passe, dit Auger. Je reviens dans une seconde.

— Ou non, rétorqua Skellsgard.

— Si je ne reviens pas, si je tombe sur un bec de l’autre côté… alors, il faudra que vous tentiez de survivre sur T2.

Skellsgard eut un frisson.

— Je préférerais tenter ma chance à l’âge de pierre.

— Oh, ils ne sont pas si terribles. Ils ont des anesthésiques, et une connaissance rudimentaire de la stérilisation. Si vous réussissez à vous faire emmener dans un hôpital, vous devriez avoir une chance qu’on s’occupe assez bien de vous.

— Et après ? Quand ils vont commencer à me poser des questions embarrassantes ?

— Là, vous serez livrée à vous-même, reconnut Auger.

— Je préfère prendre le risque de la censure. Laissez-moi y aller la première, d’accord ? Je suis déjà blessée, et il n’y a aucune raison qu’on soit deux à courir un risque inutile. Si tout va bien, je repasserai la tête pour vous le dire.

— Prenez ça, dit Auger en lui tendant son arme.

— Vous avez tiré avec ?

— Oui, et je ne vous promets pas qu’il est encore chargé.

Elle aida Skellsgard à s’approcher de la censure et recula alors que la blessée se hissait grâce au rail situé au-dessus. Avec un grognement d’effort et de douleur, elle réussit à prendre assez d’élan pour se projeter au-dessus du seuil. La membrane jaune vif fit un ventre vers l’intérieur, s’assombrit, devint d’une couleur brunâtre comme une ecchymose, l’avala complètement et reprit son état primitif.

En l’attendant, Auger récupéra dans son sac le pistolet qu’elle avait pris au bébé de guerre. Il était fait pour une plus petite main que la sienne, mais elle pouvait quand même le tenir, bien que pas très habilement. Il était fait de métal, et très léger par rapport à l’automatique. Enfin, c’était une arme à feu. Il y avait une détente, un pontet, un bouton coulissant qu’elle imagina être un cran de sûreté, un canon perforé, avec un trou au bout, et un mécanisme de chargement à charnière complexe qui dépassait d’un côté. L’arme était assemblée à partir de pièces courbes, lisses, qui s’encliquetaient, et elle se dit qu’elle devait aussi pouvoir être reconfigurée pour lancer ou poignarder, si nécessaire. Ce n’était pas le genre d’article qu’on pouvait s’attendre à trouver dans une armurerie de T2, mais ce n’était pas non plus une émanation de la technologie énergétique condensée du vingt-troisième siècle et des usines d’armement slashers de l’espace T1. Si étrangère qu’elle paraisse, on pouvait imaginer qu’elle avait été fabriquée à Paris, sur T2, à l’aide de la technologie locale.

La membrane jaune se déforma : le visage de Skellsgard émergea avec le pop caractéristique de la rupture d’une tension de surface.

— Tout va bien, dit-elle.

Auger ôta le cran de sûreté de l’arme et suivit Skellsgard à travers la barrière picotante. Juste avant de se laisser avaler, elle eut le temps de repenser aux limbes jaunes, infinis, qu’elle avait sentis une fois, lors du passage de la censure, à cette impression d’être scrutée par des esprits aussi anciens et énormes que des montagnes. Elle prit son courage à deux mains. Une partie d’elle-même désirait avidement cette expérience, l’autre la redoutait de tous les atomes de son être. Mais l’instant de la transition fut aussi bref que la première fois. Elle éprouva une résistance élastique, souple, qui céda tout à coup, comme si elle avait crevé la peau d’un tambour. Il n’y eut pas d’audience avec Dieu, ni avec les entités divines, quelles qu’elles fussent, qui avaient créé la censure et cette copie de Terre. Elle passa tout entière, sans problème. Ses vêtements, l’arme qu’elle tenait étaient encore avec elle lorsqu’elle entra dans la pièce du portail. La logique implacable de la censure avait décidé de laisser passer ces simples objets. À moins qu’elle ne se montre moins scrupuleuse à propos des objets qui quittaient T2 que de ceux qui y arrivaient.

— Personne n’est passé, dit Skellsgard.

Elle était appuyée contre une console, l’air épuisée et choquée. Son visage était un masque cendreux.

— Aucun signe des enfants ?

— Je ne pense pas qu’ils soient arrivés jusque-là. Une sacrée chance, ou ils auraient pu occasionner des dégâts irréversibles au lien, ou changer le bout en un trou blanc temporaire. Adios, Phobos et tout ce qui l’entourait.

— Je voudrais voir votre jambe…

— J’ai rajusté le garrot. Ça ira pour un moment.

Auger prit une trousse de premiers secours fixée à un mur, fouilla dedans et finit par trouver une dose de morphine.

— Vous pourriez vous la faire ? demanda-t-elle en lui passant la seringue. Je ne suis pas très douée pour les piqûres…

— Je m’en sortirai.

Skellsgard arracha l’emballage stérile et s’enfonça l’aiguille dans la cuisse, juste au-dessus de la blessure, mais sous le garrot.

— Je ne suis pas sûre d’avoir raison de faire comme ça, dit-elle. Enfin, je ne devrais pas tarder à le savoir.

— Il faut qu’on remette le lien en marche, dit Auger. On peut le faire ensemble ?

— Donnez-moi une seconde. En attendant, allez à la console, là-bas, dit-elle avec un mouvement de menton en direction d’un bureau, au milieu des machines. Basculez tous les interrupteurs du haut sur le vert. Et regardez s’il y a des cadrans qui restent au rouge.

— C’est aussi simple que ça ?

— Une étape à la fois, frangine. On ne fait pas la cuisine au gaz, ici. C’est avec des altérations majeures de la métrique spatiotemporelle locale qu’on fait joujou.

— J’ai fait mon testament, répondit Auger.

Elle enleva ses chaussures et se précipita vers l’escalier en spirale qui descendait vers les machines. Par bonheur, tout avait l’air intact. La nacelle de transit au nez émoussé, éculé par les tensions, était suspendue au-dessus de leur tête dans la bulle de récupération vide, accrochée dans son berceau rayé comme une guêpe, dans la direction opposée au puits gainé de miroirs qu’était le portail.

Lorsqu’elles l’auraient fait pivoter, elles n’auraient plus qu’à attendre un instant de stabilité dans le lien.

Elle s’approcha de la console que Skellsgard avait indiquée et actionna un à un les énormes interrupteurs. Les cadrans frémirent, une ou deux aiguilles restèrent dans le rouge pendant quelques instants, puis elles passèrent toutes au vert.

— Ça a l’air bien, annonça Auger.

Skellsgard s’était traînée vers la rambarde de la passerelle et regardait Auger d’en haut.

— Tant mieux. J’avoue que je n’osais trop l’espérer. Maintenant, vous voyez la deuxième rangée d’interrupteurs, sous le capot en plastique basculant ?

— Je l’ai !

— Soulevez le capot et actionnez-les aussi en surveillant les voyants. Si plus de deux passent au rouge et y restent, arrêtez tout.

— Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que c’est le moment délicat ?

— Tout est délicat, répondit Skellsgard.

Auger commença à basculer la deuxième série d’interrupteurs, plus lentement, cette fois, en laissant le voyant, au-dessus de chaque interrupteur, clignoter et se stabiliser avant de passer au suivant. Autour d’elle, à chaque interrupteur qu’elle manœuvrait, la machinerie accentuait son bourdonnement. Sur les appareils, un peu partout autour d’elle et jusque dans la bulle de récupération, des voyants rouges et verts commencèrent à clignoter.

— J’y suis presque, dit Auger. Jusque-là, tout va bien. Le vaisseau se pilotera tout seul ?

— Une chose à la fois. On préparera l’appareil une fois qu’on aura établi la courbure de la gorge. Ça y est, vous avez la chair de poule, maintenant ?

— Pas encore.

— Vous devriez.

Auger bascula un autre interrupteur.

— Ah, attendez ! dit-elle. Le cinquième voyant reste au rouge.

— C’est bien ce que je craignais. Bon. Remettez l’interrupteur précédent dans sa position initiale et regardez si ça va mieux.

Auger s’exécuta.

— Il est passé au vert, dit-elle après quelques secondes.

— Très bien. Recommencez.

— Il redevient rouge. Je reviens à la position précédente… Désolée. Ça ne marche pas. Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire qu’on a un problème. Bon, laissez ça, et passez à la console suivante. Celle avec la trousse à outils à côté. Vous voyez la manette rouge, à droite du moniteur ? Dites-moi quels chiffres vous lisez dans la troisième colonne du cadran…

Auger essuya la poussière de la vitre.

— Quinze virgule cent soixante-treize, treize virgule zéro quatre…

— Que les chiffres avant la virgule, Auger. Je n’ai pas besoin d’une précision à la décimale près.

— Tous les chiffres sont entre dix et vingt.

— Et merde ! Ce n’est pas bon. La stabilité est encore compromise.

— On va pouvoir rentrer quand même ?

— Ce ne sera pas facile.

Auger se détourna de la console et regarda Skellsgard.

— Et si on attend un peu ? Est-ce que la situation a une chance de s’améliorer ?

— C’est possible. D’un autre côté, il se pourrait que ça empire. Et on ne peut pas dire combien de temps l’instabilité va durer. Ça pourrait prendre des heures. Des dizaines d’heures, peut-être même des jours.

— On ne peut pas attendre aussi longtemps, pas alors que ces sales gamins peuvent se pointer d’un instant à l’autre. Quand vous dites que ce ne sera pas facile, qu’est-ce que ça veut dire ? Que ça devrait être possible quand même ?

— En effet, répondit Skellsgard. Pour l’une de nous deux. Il faut que nous stabilisions la géométrie de la gorge, de ce côté-ci, et ça va exiger une énergie que nous n’aurons pas toujours.

— Tant pis, répondit Auger avec un haussement d’épaules. Quelle importance si le lien se referme une fois que nous serons parties d’ici ?

Skellsgard secoua la tête.

— Ce n’est pas si simple. Écoutez, je ne vais pas vous faire un cours sur la théorie de l’hypervide, mais l’embouchure locale doit rester ouverte jusqu’à ce que nous arrivions à l’autre bout. Si elle se referme, ça risque d’aller mal, et si elle se referme brusquement, ça risque d’aller très très mal. Pour commencer, nous courons le risque de perdre le lien. Et bien que la fermeture, vue de Paris, risque d’être un événement à relativement faible énergie, toute l’énergie libérée par l’effondrement du tunnel se précipitera vers l’extrémité de Phobos. Imaginez que vous tiriez sur un énorme élastique en le tenant à deux mains, et que vous lâchiez un bout – vous voyez le tableau ? Et même si le choc n’est pas assez violent pour provoquer l’effondrement du lien, nous surferions sur une onde de stress majeure pendant le transfert. Un soliton nous pourchasserait jusque chez nous.

— Un soliton ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Une sorte de pli dans un tapis ; un pli très très hargneux.

— D’accord. Je vous fais grâce du reste. Maintenant, qu’est-ce qu’on peut faire ? On peut empêcher l’embouchure de se refermer ?

— Oui, répondit Skellsgard. Quand la capsule aura franchi le sphincter, la puissance pourra être réduite à un niveau que les générateurs pourront supporter jusqu’à ce que le vaisseau arrive à destination.

— Ça ne m’a pas l’air trop compliqué…

— Ça ne l’est pas. L’ennui, c’est qu’on n’a jamais réussi à automatiser la procédure. On a toujours supposé qu’on aurait une équipe ici, ou qu’on pourrait y rester indéfiniment, jusqu’à ce que la stabilité s’améliore.

— Je vois, dit calmement Auger. Eh bien, vous devriez me montrer comment il faut faire.

— Pas question, répondit Skellsgard. Ne le prenez pas mal, mais ce n’est pas exactement le genre de chose qu’on apprend en fac d’histoire. Vous montez dans le module. Je manœuvre l’embouchure.

— Et les pseudo-enfants ?

— Ils ne sont encore jamais venus ici. Je suis pratiquement sûre que je serai en sûreté en attendant l’arrivée d’une équipe de secours.

— Mais ça risque de prendre des jours, dit Auger.

— Une soixantaine d’heures s’ils peuvent retourner immédiatement le module et si les conditions de stabilité sont optimales. Un peu plus longtemps dans le cas contraire.

— Je ne vais pas vous laisser ici.

— Je tiendrai le coup, dit Skellsgard. C’est vous qui avez les informations critiques, pas moi.

— J’ai perdu presque toutes ces informations dans le tunnel.

— Mais vous les avez vues. C’est toujours ça.

Auger fonça vers l’échelle, et Skellsgard.

— En quoi consiste au juste le contrôle de l’embouchure ?

— C’est une procédure technique assez astreignante.

— Elle ne peut pas l’être tant que ça, ou vous l’auriez déjà automatisée. Allez, Skellsgard, dites-moi en quoi elle consiste !

Skellsgard tiqua.

— Ça consiste à attendre trente ou quarante secondes après le départ, puis à abaisser le niveau d’énergie à dix pour cent environ.

— À l’aide des interrupteurs que vous m’avez montrés ?

— Plus ou moins.

— Je pense que même une vulgaire stagiaire en histoire pourrait s’en charger. D’accord : commençons à préparer le module. Vous me direz le reste pendant ce temps-là.

— Ce n’est pas comme ça qu’on va faire…, commença Skellsgard.

— Écoutez, si vous ne faites pas soigner votre jambe tout de suite, vous allez la perdre.

— Eh bien, on m’en fera pousser une autre. J’ai toujours rêvé de faire un tour dans les hôpitaux de la Fédération.

— Vous voulez courir le risque ? Personnellement, je ne ferais pas ça, surtout avec le bordel que ça doit être chez nous.

— Je ne peux pas vous laisser faire, insista Skellsgard.

Auger prit l’arme du bébé de guerre et la braqua sur Skellsgard.

— Vous voulez que je vous menace avec ça ? Eh bien, comptez sur moi. Allez, frangine, on prépare ce module.

La pluie du siècle
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